L’histoire de Papa Wemba à l’aube du 24 avril

«Il est des hommes qui nous marquent. Il est des hommes qui nous entrainent. Il est des hommes qui nous illuminent. Papa Wemba, ce maître de l’art, est de ceux qui n’ont pas besoin qu’on les loue. Ses œuvres wembasuffisent à cette tâche. Elles l’expriment à haute et intelligible voix. Homme de talent et de génie, figure de proue de sa génération, il a su faire traverser les âges et les frontières à son art, marquant ainsi d’une empreinte rayonnante l’histoire aussi bien de la République démocratique du Congo que de l’Afrique et, pourquoi pas, du monde.

Né Jules Shungu Wembadio Pene Kikumba, à Lubefu, dans le Sankuru, le 14 juin 1949, Papa Wemba était un des pionniers de cette vaillante génération d’artistes qui a pris le relais de Tabu Ley et Franco Luambo, de la même façon que le mémorable Kalle Jeff avait emboité les pas à Wendo Kolosoy et Lucie Eyenga. Voilà que le fils de Maman Niondo, d’heureuse mémoire, a été parmi nous : un des premiers parmi les plus grands, un des plus doués parmi les meilleurs. Le spectacle semblait être sa raison de vivre. Ce même spectacle a fini par être son lieu de mort. Cette mort qui lui arrive comme il l’avait prédit dès 1973, quand il chanta «Liwa na ngai ya somo» … Cette introduction est un extrait tiré de la pathétique et émouvante oraison funèbre prononcée, en la Cathédrale Notre Dame du Congo, par le Gouverneur de la Ville-Province de Kinshasa, André Kimbuta Yango, lors des funérailles du Roi de la Rumba congolaise et de la Sape.

Son vœu exaucé

Icône de la musique afro-congolaise et de l’art de bien s’habiller, ce Baobab est tombé ! Comme il l’avait lui-même prédit, six semaines auparavant, dans une interview accordée à la chaîne panafricaine 3A TéléSud, Papa Wemba, l’artiste musicien congolais de renommée internationale, également artiste peintre, a tiré sa révérence sur scène, en plein spectacle, le 24 avril 2016 sur le territoire ivoirien !

C’était au cours de la 9ème édition du Festival des musiques urbaines d’Anoumabo (FEMUA) organisé par les Magic System, mythique groupe ivoirien, en vue de venir en aide aux démunis, que cette Super Star a soudainement piqué une crise cardiaque et est tombé sur le podium, «armes à la main», aux petites heures d’une journée dominicale, alors qu’elle chantait, avec maestria, le quatrième beau morceau «Est-ce que ?» Chanteurs, musiciens et danseuses de son groupe Viva la Musica étaient immédiatement venus à la rescousse de ce chanteur exceptionnel.

Mais hélas ! … L’artiste est donc parti comme il l’avait souhaité. Comme un tremblement de terre, la triste nouvelle a fait le tour du monde en une fraction de seconde, particulièrement grâce aux réseaux sociaux. La République de Côte-d’Ivoire et la RD Congo lui ont rendu des hommages dignes d’un véritable Roi. Et l’Union Africaine a dédié la journée du 24 avril à la musique du continent noir. Après des obsèques officielles et populaires somptueuses pendant deux jours au Palais du Peuple, Papa Wemba a été inhumé à la Nécropole entre Terre et Ciel, dans la capitale de la RDC, le 4 mai 2016. Trois ans déjà !

De Zaïko Langa-Langa à Viva la Musica

Ce n’est qu’après la disparition de son père que le jeune Jules Shungu Wembadio, ancien choriste, alias «Petit Rossi», s’oriente vers la musique populaire congolaise dans son quartier de Matonge, à Kinshasa la belle. Le 24 décembre 1969, il est co-fondateur avec les musiciens comme Manuaku Waku, Nyoka Longo. Ils ont été rejoints par Bimi Ombale, Evoloko Lay-Lay, … de l’orchestre Zaïko. C’est Jules Shungu dit «Ekumani» qui ajoute la dénomination Langa-Langa. Il y évolue jusqu’en décembre 1974. Puis, pendant près d’une année, passage éphémère dans le groupe Isifi Lokole qu’il crée avec Evoloko Joker, Mavuela Somo et Bozi Boziana. Toujours avec ces mêmes artistes, l’orchestre Yoka Lokole voit le jour en novembre 1975.

Le journaliste chevronné Jean-Pierre Eale témoigne que c’est à la suite de son renvoi de l’orchestre Yoka Lokole de Bana Kin durant les grandes vacances de 1976, lors d’un concert en matinée du dimanche au complexe «1-2-3» de Grand Maître Franco Luambo Makiadi, que Jules Shungu Wembadio, alias Jules Presley, encouragé par ses proches dont madame Shagi Sharufa, avait pris la décision de monter le groupe qu’il appellera Viva la Musica. Cette dénomination était pour lui, avant tout, un cri de guerre qu’il lançait lorsqu’il montait sur scène. Il le tenait de Johnny Patchecco, un grand artiste de l’univers américain des années 1960-1970 que Papa Wemba prenait plaisir d’écouter, avant de le voir de visu lors du festival qui avait précédé, le 30 octobre 1974 à Kinshasa, le combat du siècle entre les boxeurs Mohammed Ali et George Foreman. Cette décision prise, il fallait monter une structure pour organiser le groupe et recruter les musiciens.

Papa Wemba forme son nouvel orchestre autour des jeunes talents comme les chanteurs Kisangani Espérant, Pépé Bipoli, Jadot le Cambodgien et Petit Aziza, les guitaristes Rigo Star, Bongo Wende. La sortie officielle de Viva la Musica a lieu au bar «Type K» de Rochereau Tabu Ley, le 26 février 1977. Le succès est au rendez-vous.

Au sommet de sa gloire, Papa Wemba, alias «Bokulaka» (Chef) s’est intronisé lui-même «Chef coutumier» du Village MOLOKAÏ (la maison familiale de Matonge sur Kanda-Kanda A42), abréviation de 5 avenues regroupées : Masimanimba; Oshwe; Lokolama; Kanda-Kanda; Inzia. Ce coin de la capitale congolaise était noir de monde pendant le festival de la commémoration de «Deux années sans Papa».

Les deux premières années de Viva la Musica sont celles de la collaboration de Papa Wemba avec Koffi Olomide, alors étudiant. Celui-ci écrit les paroles de certaines chansons pour son aîné et s’initie au chant et à la scène aux côtés de Wemba. Le jeune Koffi Olomide, dit le Rambo, enregistre également ses premières chansons sous le label Viva notamment, «Princesse ya Sinza»; «Asso»; «Samba Samba»; «Anibo». L’orchestre Viva la Musica va connaître à la fois plusieurs départs de musiciens et l’émergence de nouveaux talents comme King Kester Emeneya, Fafa de Molokaï, Debaba El Shabab (1977-1982), Djuna Djanana (1978-1981), Dindo Yogo (1979-1981), Maray Maray (1980-1984), Lidjo Kwempa (1982-2001), Reddy Amisi, Stino Mubi, Luciana De Mingongo, Celé le Roi, …

Discographie

Des nombreux chefs-d’œuvre parsèment la fulgurante carrière musicale de celui qu’on appelait Maître d’école, Formateur des idoles et figure emblématique de la Rumba congolaise. Notamment : «Analengo»; «Ufukutano»; «Bokulaka»; «Amazone»; «Mère Supérieure»; «Ekoti ya Nzube»; «Matebu»; «Mea culpa»; «Proclamation»; «Ebène»; «Santa»; «Miss Bessange»; «Eliana»; «Signorina»; «Rendre à César»; «Zéa»; «Dido Senga»; «Franck Issekia»; «Soul Gbemani»; «Galilée»; «Love Kilawu»; «Kaokokokorobo»; «Esclave»; «Maria Valencia»; «Maman»; «Phrase»; «Siku ya Mungu»; «Mi Amor»; «Wake up»; «Yolele»; «Show me the way»; «La Référence»; «Triple Option»; «Endena»; «Après Tout»; «Hommage»; «Blessures».

Papa Wemba avait fait vibrer le Japon de même que d’autres parties du monde et a fait une tournée restée dans les annales musicales avec la Super Star anglaise Peter Gabriel. Après presque cinq décennies de vie commune, Jules Shungu avait officiellement épousé Marie Rose Luzolo, alias Amazone, et est père de nombreux enfants. Cette légende immortelle a aussi légué à la postérité son célèbre et très réussi film «La Vie est Belle».

James Mpunga Yende

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